Nathalie Bajos est sociologue-démographe et directrice de recherche à l’Inserm. Spécialiste des questions de genre, de sexualité, d’avortement et de contraception, elle a dirigé de nombreuses études dont les deux grandes enquêtes sur la sexualité en France à l’initiative de l’Agence nationale de recherche sur le SIDA et les hépatites virales (ANRS).

Qu’est ce qui vous a donné envie en tant que sociologue de travailler sur la sexualité ?

Nathalie Bajos : Je suis rentrée dans la sphère de la sexualité par le SIDA qui était pour moi un enjeu de santé publique majeur. En 1989,  Alfred Spira, épidémiologiste qui s’était vu confier la responsabilité de la grande enquête sur la sexualité en France m’a proposé de la coordonner. Je me suis ainsi intéressée peu à peu aux questions de genre ; à l’époque il n’y avait pratiquement aucun chercheur en sociologie travaillant sur la sexualité, à l’exception de quelques chercheuses féministes. Et à la suite de nombreuses lectures d’articles et des premiers résultats de l’enquête réalisée en 1992 attestant de différences spectaculaires entre les hommes et les femmes, une analyse genrée est devenue de plus en plus centrale dans mon travail . Et puis je me suis tournée vers d’autres enjeux liés à la sexualité comme la contraception et l’avortement. Là encore il y avait un certain nombres d’enquêtes démographiques mais peu d’approches sociologiques sur ces sujets. En 2006 j’ai co-dirigé la grande enquête de la sexualité en France demandée par l’ANRS, avec Michel Bozon, sociologue à l’Ined.

 Selon vous, la sexualité est elle un témoin de ce qui se passe dans notre société ?

Ce que je trouve passionnant c’est d’essayer de comprendre pourquoi la sexualité est la seule sphère sociale qui résiste à l’idéal égalitaire qui traverse la société française. Pour quelles raisons dans la sphère de la sexualité il y a une énorme résistance à l’idéal égalitaire entres les sexes. Pourquoi la dimension biologique continue d’être aussi déterminante dans les représentations de la sexualité et surtout dans la justification de différences entre femmes et hommes. Une des hypothèse que nous développons avec mes collègues Michèle Ferrand et Armelle Andro est que la persistance des inégalités dans la sphère de la sexualité donne sens aux inégalités entre les femmes et les hommes qui perdurent dans les autres sphères sociales. Nous essayons de la démontrer.

Quelles ont été les plus grandes évolutions dans la sexualité des femmes depuis leur émancipation ?

Aujourd’hui les indicateurs montrent que les femmes ont une sexualité de plus en plus diversifiée et déconnectée des aspects strictement reproductifs, que l’on considère les pratiques réalisées, le nombre de partenaires, la prolongation de la vie sexuelle au delà de la ménopause. Les pratiques homosexuelles chez les femmes sont aussi plus facilement déclarées qu’elles ne l’étaient. Pour autant, même si les écarts entre les hommes et les femmes se sont réduits, les différences persistent y compris chez les jeunes générations. Aujourd’hui, il n’y a plus que quatre mois d’écart entre l’entrée dans la sexualité des filles et celle des garçons alors que c’était encore quatre ans il y a quelques décennies. Ce qui est intéressant c’est que malgré cette petite différence d’âge le vécu et les attentes des hommes et des femmes à l’entrée dans la sexualité restent extrêmement différenciés. Les représentations mettent beaucoup plus de temps à évoluer que les pratiques.

Est ce que la libération sexuelle a changé les notions de plaisir et de désir des femmes ?

Oui le désir et le plaisir des femmes, sont beaucoup plus reconnus qu’il ne l’étaient auparavant. Les femmes déclarent être beaucoup plus satisfaites qu’elles ne l’étaient dans les années 70. Elles expriment davantage leurs désirs et connaissent mieux leur corps. La norme de l’orgasme simultanée à régresser. Aujourd’hui on reconnaît dans un couple que les deux partenaires peuvent être satisfaits sans qu’ils atteignent l’orgasme au même moment dans l’acte de pénétration (scénario dominant dans la sexualité hétérosexuelle). C’est l’une des grandes modifications de la décennie. Mais les différences femmes/hommes subsistent toujours et le désir féminin reste encore enfermé dans le carcan d’une sexualité affective.

Etes-vous pour une éducation sexuelle à l’école ?

L’école étant une instance majeure de socialisation et la sexualité étant une activité sociale, il est très important que l’on en parle à l’école.

D’après vos études à quel âge la femme est elle la plus épanouie sexuellement ?

Je ne sais pas si on est plus épanouie à 20, 30, 40 ou 50 ans, tout dépend des circonstances et des partenaires. Mais ce qu’il faut souligner c’est que les femmes commencent à se désintéresser beaucoup plus tôt de la sexualité que les hommes. Même si la ménopause ne signifie plus pour les femmes un retrait du « marché de la sexualité » on voit quand même qu’à partir de 50 ans il y a un retrait progressif et important des femmes du champ de la sexualité. Pour les hommes, ce retrait intervient autour de la soixantaine lorsqu’ils se retirent du monde du travail soit dix ans plus tard que les femmes. L’âge de la ménopause versus l’âge de la retraite. Le clivage production/reproduction reste donc très structurant….

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La Renarde se plait à interviewer des femmes qui parlent de sexe.

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